14.04.2010

Une plantation au Congo

 

 

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Mars 1998

Le meilleur régime politique est la tyrannie modérée par quelques assassinats.
Stendhal.

Pour le particulier, une peau avec des veines comme des fleuves sur les géographies, une tignasse jusqu'aux talons, (..), une poitrine surf, du vrai frigorifié, et allant au plumard avec application et n'y allant pas que d'une fesse ; se lavant les dents après les repas, prenant les asperges avec une pince exprès pour, et pas de corset.
Ouvert la nuit, Paul Morand

Quel âge a cette Iris dont on fait tant de bruit ?
Me demandait Clinton naguère ;
Il faut, dis-je, vous satisfaire,
Elle a vingt ans le jour et beaucoup plus la nuit.
Épigramme sur la marquise de Pompadour cité par James de Coquet.

L'avion pour aller à Dolisie au Congo-Brazzaville à partir de Pointe-Noire est un Antonov 24. C'est la saison des pluies et les véhicules ne peuvent passer la chaîne de montagne qui sépare cette région de la côte. Camions et voitures glissent sur les pistes délavées par les précipitations et laissées sans entretien. Je vais visiter une plantation de 4 000 hectares achetés par un groupe financier parisien et dont le président m'a demandé de prendre la tête. C'est près de N'Kaye (prononcer nquaï) à une centaine de kilomètres de Dolisie. L'avion a quarante places et il faut quatre pilotes pour le faire voler. Ce sont des russes blonds avec des badges en cyrillique sur leurs chemises. Les sièges sont usés et je suis tombé à la renverse dans le mien comme dans un transat. Des bandes de papier sont glissées entre les tôles tout le long de la carlingue pour absorber l'humidité. Dès que l'avion a atteint une certaine altitude, des vagues de brume nous envahissent car le moteur qui expulse l'eau de la climatisation dans l'atmosphère a été démonté pour alléger l'aéronef. Avant le décollage, sous le soleil et devant l'antique escalier un mécanicien slave revissait quelque chose en essuyant régulièrement une fuite d'huile sous un moteur puis, ayant observé une hélice, il est parti vers un hangar pour revenir avec une lime et en aiguiser avec méthode le filet. J'en ai ri mais j'ai été moins fier pendant le décollage qui a été impressionnant. Les moteurs se sont emballés l'un après l'autre et l'avion est allé jusqu'au tout au début de la piste puis il a roulé, roulé, roulé jusqu'à son bout avant de parvenir à son envol. La course a été très longue et le bruit énorme. En vol, un petit chien dressé à cela faisait des pirouettes avant et arrière dans l'allée et de vieux Noirs récitaient des prières en articulant en silence comme les prêtres lisaient leur bréviaire autrefois. Par chance, il ne pleuvait pas à l'atterrissage. Ces avions, Antonov 12 et 24, sont nombreux dans les pays de cette région depuis la chute du communisme et deux d'entre eux sont tombés du ciel dans la brousse de l'Angola depuis le début de l'année.

La région du Niari n'est pas sûre et il est déconseillé d'y circuler la nuit. Le Congo si charmant à la population si drôle est hélas en guerre civile. Nous sommes dans la province de naissance de Pascal Lissouba, le président qui a été renversé il y a quatre mois par Denis Sassou Nguesso, l'ancien dictateur marxiste qui est aujourd'hui un démocrate pro-européen. En compagnie de l'ancien Premier ministre de Lissouba, chacun d'entre, au mépris de toute humanité, ont créé une milice qui s'entre-tuent, qui pille, viole et rackette. La bande de Sassou se fait appeler les cobras, celle de Bernard Kolelas, les ninjas et celle de Lissouba, les cocoyes. L'humour des Noirs d'Afrique centrale me dicte que cocoye signifie cow-boy du Congo.

J'ai loué un taxi, une vieille Renault 12 aux pneus lisses. Le chauffeur est épatant et ne s'embourbe pas dans les mares sur la piste. Je rentre le soir coucher à N'Kaye dans un hôtel, "Chez Philippe", qui est un claque. Dieu merci pour ma santé, les hôtesses sont bien en chair, plus si jeunes, et barbues ! En effet, il semble que les Congolais aiment les femmes poilues. La barbe ne couvre pas les joues mais est fournie le long des oreilles, au menton et sur le cou. Ce n'est guère engageant. Je reviens avant la tombée de la nuit, vers cinq heures et demi car nous sommes près de l'équateur et les journées et les nuits sont presque égales. Je m'assoie sur un banc sur le trottoir avec le réceptionniste du claque qui se dit comptable et nous discutons de l'avenir du monde. Il est rare de rencontrer un crétin pareil mais sa bêtise me distrait. Des gros 4x4 bourrés de cocoyes armés et saouls traversent le village à grande vitesse. Hier soir en passant devant nous, les voitures se sont arrêtées et ils nous ont provoqués puis sont repartis en faisant mine de tirer. Je regarde la rue et continue à parler pour ne pas rentrer dans une discussion. Je suis le seul Blanc à des dizaines de kilomètres à la ronde car tous les expatriés qui vivaient à la compagnie sucrière voisine sont partis. Quand on pense que des centaines d'occidentaux vivaient il y a encore cinq ans sur ces terres plantées de 35 000 hectares de cannes à sucre, quelle misère, quelle tristesse ! Je ne suis pas exactement le seul européen car près de l'hôtel, vivent deux jeunes filles blanches qui vivent de la mendicité. Nous nous sommes rencontrés. Elles sont orphelines de parents portugais qui étaient venus s'installer ici. Elles sont sottes et elles sont oubliées. Leurs cousins lusitaniens savent-ils même qu'elles existent ? L'une, prénommée Lourdes, est visiblement malade, son ventre est proéminent. Mon camarade de bavardage du soir m'a dit qu'elle ne voulait pas être touchée car cela lui faisait mal. Je leurs donne de l'argent et leur situation me trouble. La clientèle de l'hôtel se compose aussi d'une femme noire élégante accompagnée de sa petite fille, Esther, d'environ trois ans en robe blanche et aux tresses comme les yeux des escargots. Je parle avec elles et j'embrasse la petite fille le soir. La mère est la fille du préfet du nouveau régime.

Sur la plantation que je suis venu visiter, j'ai rencontré un personnage singulier tant il serait ordinaire en France et tant il dénote dans ce cadre. Le groupe financier veut le licencier. Il s'approche de soixante ans, vit ici depuis six mois et c'est son premier séjour en Afrique. Il était viticulteur dans le Mâconnais, président du syndicat d'initiative de son village, grand fêtard, marié et père de famille.
- Alors, me dit-il, ma femme n'aimait pas sortir et une belle blonde est passée par là… Et pas une fainéante… Et puis j'avais des billets pleins les poches…
Il a continué à faire la fête jusqu'à ce que sa femme s'en aille avec une partie de ses économies et un jour il a dû passer une annonce pour vendre sa moissonneuse batteuse afin de payer des dettes. La financière parisienne lui acheta et sans y prêter beaucoup d'attention, il dit :
- Si un jour vous avez besoin d'un chef de culture, téléphonez-moi.
C'est ainsi qu'il est là. Il a commencé par prendre une secrétaire de vingt ans et la mettre dans son lit. Peu après, une Congolaise d'une trentaine d'année, la grosse Denise, s'est présentée et lui a expliqué que sa secrétaire était incompétente, que ce n'était pas bon pour lui et qu'il fallait la renvoyer. Elle, dit-elle, était une vrai secrétaire et d'ailleurs, elle parlait anglais. Exit la première secrétaire qui resta néanmoins dans le lit. Denise, peu après, lui expliqua qu'un homme comme lui ne pouvait pas avoir une femme inconséquente comme maîtresse. Il la renvoya et depuis Denise est non seulement dans son lit mais il l'a épousé et au mois de juin prochain, il a l'intention "de faire le mariage coutumier"(sic). Denise tient la comptabilité et c'est elle qui a la plus grosse paie.
- C'est normal, me dit-il, c'est un bonne secrétaire et elle parle anglais.
Indispensable, mon cher docteur ! C'est un naïf que sa libido dirige. A Paris, il est accusé d'avoir de sérieux défauts mais je reconnais qu'il est courageux. Seul dans la brousse, vivant dans une caravane, ce qui est impensable, les cocoyes l'ont attaqué une nuit. Ils l'ont emmené dans un champ, l'ont ligoté et ils ont volé la caisse de la compagnie.

Je suis allé visiter Brazzaville et ce que j'ai vu est rare. J'ai loué un taxi pour en faire le tour et la ville est morte. Les combats ont détruit tout le centre historique, tous les immeubles sont éventrés et brûlés et la tour Elf est couverte de centaines d'impacts. Tous les magasins ont été pillés puis incendiés. Des andains de détritus, de bois de charpente ont été formés au milieu des rues. La ville est vide, pas un piéton, pas un chien, pas un poulet, pas un mouton n'erre dans les rues. Seuls quelques taxis et véhicules militaires tournent dans ces artères désertes. Les habitants sont allés se terrer dans leurs villages natals. L'Afrique si vivante et bruyante jour et nuit, est ici silencieuse après la guerre. Passant devant le zoo, le chauffeur me dit que tous les animaux ont été mangés.
- Et il y avait un lion, patron. Il vivait dans la fosse. Les cocoyes lui ont jeté beaucoup de bonhommes. Tous les jours, ils lui jetaient des cobras à manger.
Il vit intensément ces moments cruels. Ses yeux se dilatent, ses lèvres s'agrandissent, ses dents se lèvent, il se métamorphose.
- Et que fait le lion ?
- Le lion ? Patron, le lion… il c-r-r-oque !

Je m'y suis déplacé en avion et à l'aéroport de Dolisie, j'y ai trouvé une grande agitation dans le petit bâtiment très endommagé par les tirs d'armes lourdes. Des militaires en treillis camouflés et en armes grouillent et fouillent tout pour piller. Je ne sais à quelle milice ou armée ils appartiennent et je désire me faire discret mais l'un d'eux me demande mon passeport. Je ne l'ai pas car il est resté à Pointe-Noire pour renouveler le visa. Je le lui dis. Des soldats m'entourent et un galonné me demande  de le suivre :
- Nous allons vous conduire auprès de la Sûreté militaire.
J'étais dans de sales draps quand à ce moment là Esther et sa mère sont entrées. Je me suis détourné de l'officier, j'ai attrapé Esther et je l'ai prise dans mes bras en disant très fort :
- Bonjour, Esther, comment vas-tu ?
Le galonné est resté interloqué.
- Vous la connaissez ?
- Très bien.
Des palabres s'engagèrent entre sa mère et eux. Ils parlaient en lingala pour que je ne comprenne pas ce qu’ils disent. Elle était ferme et autoritaire et je comprenais qu’elle leur demandait de me laisser en paix et qu’ils avaient fait assez de dégâts comme cela pendant la guerre civile, montrant du doigt les murs et les toits détruits des bâtiments. Le teint du chef de bande changeait, il devenait blafard, humilié de se faire rudoyer par une femme et qui plus est, devant un Blanc. Je voyais l’horizon s’éclaircir mais restais discret. Il comprit qu'il avait perdu la partie et une liasse de billets de banque si facile à extorquer et me dit :
- Vous pouvez partir mais ne recommencez pas… Il y a trop de mercenaires ici.
J'ai eu une bouffée de chaleur et j'ai serré chaleureusement la main de la fille du préfet puis je suis monté dans l’Antonov.

S’il avait su plus tard ce que contenait l’enveloppe qui était dans ma trousse de toilettes, il en aurait attrapé un jaunisse : il y avait bien dix années de son salaire !